
La durabilité, 4e dimension de la performance en trail
Imaginez deux groupes de 10 individus. Le premier est composé de dix coureurs entraînés, le second de dix adultes actifs. En 2024, Unhjem a réuni ces 20 personnes et leur a proposé de réaliser l’expérience suivante. Lors d’une première séance, le chercheur a mesuré leur VO₂max et leur économie de course. Lors d’une seconde séance, les participants ont d’abord couru une heure à une vitesse correspondant à environ 70 % de leur VO₂max. Ensuite, ils ont immédiatement réalisé un nouveau test afin d’évaluer à nouveau leur VO₂max et leur économie de course.
On pourrait penser que, dans des conditions contrôlées et à intensité relative identique, ces paramètres resteraient approximativement stables. Or ce n’est pas ce qui est observé. À intensité relative constante, la consommation d’oxygène à vitesse donnée augmente progressivement au fil de l’heure. Autrement dit, l’économie de course se dégrade. La consommation d’oxygène a augmenté d’environ 7 % chez les adultes actifs, contre 2,3 % chez les coureurs entraînés. De même, chez les adultes actifs, la VO₂max mesurée après l’heure d’effort diminue d’environ 5 %, alors qu’elle est restée relativement stable chez les coureurs entraînés.
En résumé, après une première heure de course, le coût énergétique à une intensité donnée augmente, et le plafond aérobie atteignable peut diminuer. Pourquoi s’intéresser particulièrement à cette étude ? Parce que ces résultats montrent que les déterminants classiques de la performance ne sont pas statiques. Ils évoluent au cours de l’effort. La littérature a progressivement mis un nom sur cette dégradation des variables physiologiques dans le temps, mais surtout sur la capacité à y résister. Cette capacité a été appelée la durabilité, et elle est aujourd’hui avancée par certains auteurs comme une quatrième dimension de la performance en endurance.
Qu’est-ce qui explique la performance en endurance ?
Les déterminants “classiques” de la performance en endurance sont bien connus. En tout cas, ils semblaient l’être jusqu’à récemment. Il existait un consensus autour de trois paramètres majeurs :
- Le VO₂max, c’est-à-dire la capacité maximale de l’organisme à consommer de l’oxygène.
- L’économie de course ou le coût du déplacement, c’est-à-dire le coût énergétique pour avancer à une vitesse donnée.
- Les seuils métaboliques, c’est-à-dire les intensités d’exercice à partir desquelles l’équilibre physiologique devient progressivement moins stable, avec une augmentation plus marquée de la production de lactate, de la ventilation (la quantité d’air ventilée par minute) et du coût énergétique.
Ensemble, ces paramètres expliquent une grande part des différences de performance entre coureurs. Cependant, ces variables sont presque toujours mesurées dans des conditions idéales, à l’état frais, après un échauffement calibré, sur une durée courte. Or les épreuves longues, comme les trails longs, les ultras ou encore les Ironman, ne sont pas des sports de “profil frais”. Ce sont des sports que l’on pourrait qualifier de physiologie dégradée. On y passe des heures à produire un effort alors que la fatigue métabolique, mécanique, thermique et neuromusculaire s’accumule progressivement.
Et pourtant, comme expliqué précédemment, un profil physiologique mesuré à l’état frais peut différer de ce qu’un athlète est capable d’exprimer après plusieurs heures d’effort. Pour décrire cette capacité à résister à la dégradation des variables physiologiques au fil de l’effort, la littérature récente mobilise le concept de durabilité ou de résilience physiologique. Ce concept étant relativement récent et parfois nommé de différentes façons, il est nécessaire de commencer par une définition claire afin de savoir précisément de quoi l’on parle.
Durabilité, fatigabilité, répétabilité, résilience : de quoi parle-t-on ?
Si le concept de durabilité s’impose progressivement dans la littérature, il souffre encore d’un problème majeur. Il est souvent utilisé de manière interchangeable avec d’autres notions proches, comme la fatigabilité, la répétabilité ou la résilience. Or, comme le soulignent Meixner, Joyner et Sperlich (2025), cette confusion risque de transformer ces termes en étiquettes générales, plutôt qu’en dimensions distinctes et mesurables de la performance. Les auteurs proposent donc de clarifier précisément ces notions comme cela.
La durabilité
Meixner, Joyner et Sperlich (2025) définissent la durabilité comme la « détérioration des caractéristiques physiologiques au cours du temps lors d’un exercice prolongé ». Elle renvoie donc à la manière dont des variables clés, comme la puissance critique, la VO₂max ou l’économie de mouvement, se modifient lorsque l’effort se prolonge. La durabilité ne décrit pas la performance maximale en soi, mais l’évolution et l’ampleur de la dégradation de ces paramètres dans un contexte continu, comme un trail long ou un ultra.
Elle intègre des phénomènes bien connus comme le cardiac drift (c’est-à-dire l’augmentation progressive de la fréquence cardiaque à intensité constante), la fatigue neuromusculaire, les changements métaboliques ou encore la diminution des stocks de glycogène (Meixner et al., 2025). En termes de contexte, on parle de durabilité lorsqu’on s’intéresse à un effort prolongé et continu, sans phase de récupération.
La fatigabilité
La fatigabilité renvoie à une autre dimension. En s’appuyant notamment sur les travaux d’Enoka et Duchateau, Meixner et al. (2025) rappellent que la fatigue peut être définie comme une altération aiguë de la performance, associant à la fois une augmentation de l’effort perçu et une diminution de la capacité à produire une force, une vitesse ou une puissance donnée.
Contrairement à la durabilité, la fatigabilité renvoie à la vitesse et à l’ampleur du déclin de performance au sein d’une tâche donnée, en lien avec l’accumulation de fatigue. Autrement dit, la durabilité s’intéresse à la manière dont des variables physiologiques se dégradent progressivement lorsque l’effort se prolonge. La fatigabilité, elle, décrit à quelle vitesse et dans quelle mesure la performance décline sous contrainte (Meixner et al., 2025).
La durabilité répond à la question : « Dans quelle mesure mes paramètres clés, comme l’économie de course, la VO₂max atteignable ou la puissance critique, se dégradent lorsque le temps passe ? » La fatigabilité répond à la question : « À quelle vitesse ma performance décline au sein d’une tâche lorsque la fatigue s’accumule ? »
La répétabilité
La répétabilité correspond à une capacité encore différente. Elle est définie comme l’aptitude à récupérer et reproduire une performance de haute intensité à plusieurs reprises, avec des phases de récupération partielle ou complète entre les efforts.
Ici, la dimension clé n’est plus la dégradation continue, mais la cinétique de récupération. La répétabilité dépend notamment de la resynthèse du glycogène, de la restauration neuromusculaire et des processus hormonaux et métaboliques intervenant entre deux efforts. Elle est particulièrement déterminante dans les disciplines comportant des manches successives, des étapes multiples ou des répétitions d’efforts proches du maximal. Un athlète peut donc présenter une bonne durabilité en effort continu, mais une faible répétabilité s’il récupère mal entre deux sollicitations intenses.
La résilience
Enfin, la résilience élargit encore le cadre. Meixner et al. (2025), en s’appuyant notamment sur Jones (2024), définissent la résilience comme la capacité à maintenir ou restaurer une fonction physiologique et mécanique face à des perturbations internes ou externes. Ces perturbations peuvent être environnementales (chaleur, hypoxie, déshydratation), psychologiques (fatigue mentale, douleur) ou physiologiques.
La résilience dépasse donc la simple résistance à la fatigue. Elle intègre la capacité d’adaptation multisystémique face à des contraintes complexes. En trail, elle peut s’exprimer par la capacité à ajuster son allure en altitude, à maintenir sa coordination en terrain technique sous fatigue, ou à préserver une stratégie cohérente malgré une douleur.

Ce que défendent Meixner et al. (2025), c’est donc que durabilité, fatigabilité, répétabilité et résilience ne sont pas interchangeables. Elles décrivent des dimensions distinctes, qui peuvent coexister chez un même athlète, mais qui ne reposent pas sur les mêmes mécanismes ni sur les mêmes protocoles d’évaluation. Et pour évaluer et entraîner un paramètre correctement, il est nécessaire d’abord de le définir précisément.
La durabilité comme angle mort du profiling physiologique
Les modèles actuels mesurent un profil… mais à l’état frais
Pour comprendre parfaitement ce qu’est la durabilité, l’article de Maunder et al. (2021) est essentiel. Les auteurs partent du constat qu’on discute depuis le début. Lorsque nous guidons l’entraînement, régulons les intensités ou tentons de prédire la performance, nous mesurons classiquement le VO₂max, les seuils métaboliques, l’économie de mouvement, parfois la puissance critique ou la capacité anaérobie.
Mais ces variables sont presque toujours évaluées chez un athlète reposée, dans un protocole court, souvent incrémental ou à charge constante sur quelques minutes. Or, comme nous l’avons vu, elles ne sont pas figées. À intensité constante, le coût physiologique n’est pas stable lorsque la durée s’allonge.
Au fil des heures, l’organisme entre dans une dynamique progressive de dérive. La température centrale et musculaire augmente, les réserves énergétiques diminuent, les réponses hormonales se modifient, la fréquence cardiaque dérive malgré une puissance inchangée, et l’économie de mouvement se détériore. Autrement dit, l’équilibre physiologique observé sur dix ou quinze minutes, ou même une heure, ne correspond plus exactement à celui mesuré après deux heures.
La durabilité comme dimension physiologique individuelle
C’est ici que l’apport de Maunder et al. (2021) devient particulièrement intéressant. Les auteurs proposent une définition opérationnelle claire. Selon eux, la durabilité correspond au moment d’apparition et à la magnitude de la détérioration des caractéristiques physiologiques au cours d’un exercice prolongé.
Deux paramètres deviennent donc centraux. D’une part, le temps d’apparition de la dérive. Autrement dit, à partir de quand les frontières physiologiques commencent-elles à se déplacer ? D’autre part, l’ampleur de cette dérive. De combien les variables comme la puissance critique, l’économie de mouvement ou les seuils métaboliques se modifient-elles au fil des heures ?
La durabilité n’est donc pas une variable supplémentaire au même titre que le VO₂max ou la puissance critique. Elle décrit la robustesse temporelle de ces variables. Et cette robustesse peut varier considérablement d’un individu à l’autre.
Deux athlètes peuvent présenter un VO₂max comparable, une vitesse au seuil identique et une économie de course similaire lors d’un test en laboratoire. Cependant, après par exemple 90 minutes d’effort continu, l’un peut conserver une puissance plus proche de sa puissance critique initiale que l’autre, et ainsi mieux performer en fin d’épreuve.
Conséquences pratiques : lorsque la durée fausse nos repères
Maunder et al. (2021) soulignent également que négliger la durabilité peut compromettre l’interprétation des outils utilisés en pratique. Les modèles classiques d’évaluation des intensités, notamment ceux utilisés pour la modélisation de la charge d’entraînement (dont je vous avais parlé ici), reposent sur l’hypothèse que pour une intensité externe donnée, le coût physiologique interne est stable. Or, si les caractéristiques physiologiques se détériorent progressivement au cours d’un effort prolongé, cette relation n’est plus strictement valide.
Par exemple, le modèle de Bannister, le TRIMP (Training Impulse), estime la charge d’entraînement à partir de la fréquence cardiaque. Il suppose qu’un certain pourcentage de fréquence cardiaque de réserve correspond à un niveau de stress relativement homogène sur l’ensemble de la séance. Mais si, au fil des heures, la relation entre fréquence cardiaque, consommation d’oxygène et perturbations métaboliques évolue, alors l’estimation du stress réel peut devenir inexacte.
De la même manière, la régulation de l’effort basée sur des marqueurs dits objectifs peut être biaisée. Une allure correspondant à 85 % de la vitesse au seuil ventilatoire 2 mesurée à l’état frais peut correspondre à 90 %, voire 95 %, de cette même limite physiologique après trois heures d’effort continu. Les domaines d’intensité ne sont donc pas figés ; ils se déplacent avec la durée.
Ce que défendent Maunder et al. (2021), en filigrane, est une idée simple : intensité et durée ne peuvent pas être dissociées. Il faut considérer leur interaction, c’est-à-dire la durabilité propre à chaque athlète.
La durabilité existe-t-elle ?
Les arguments théoriques avancés jusqu’ici sont intéressants. Cependant, aucune théorie ne se suffit à elle-même. Il faut nécessairement des études expérimentales pour confirmer, ou infirmer, l’existence du phénomène décrit. Je vous propose donc ici une sélection d’études que j’ai trouvé pertinentes pour répondre à la question “la durabilité existe-t’elle ?”.
Barsumyan et al., 2025
En 2025, Barsumyan et al. (2025) ont mené une étude auprès de vingt cyclistes masculins bien entraînés, présentant un volume d’entraînement hebdomadaire moyen d’environ huit heures. Le protocole comportait deux sessions. Lors de la première, les participants réalisaient deux tests de performance à l’état frais, à savoir un effort maximal de 5 minutes et un effort maximal de 20 minutes. Ces efforts étaient séparés par une période de récupération active. Lors de la seconde séance, ces mêmes tests étaient répétés après un protocole de fatigue prolongée. Celui-ci consistait en une phase d’échauffement suivie d’un effort continu à environ 80 % de la puissance initiale sur 20 minutes, poursuivi jusqu’à atteindre 1000 kJ de travail mécanique, avant de réaliser à nouveau les deux tests maximaux.
Les résultats montrent que la puissance moyenne produite lors du test de 20 minutes diminuait en moyenne de 10,1 %, tandis que celle du test de 5 minutes diminuait de 10,8 % par rapport aux valeurs mesurées à l’état frais. Les analyses statistiques supplémentaires ne montrent aucune association significative entre cette baisse de performance et la VO₂max, le volume d’entraînement hebdomadaire, l’âge ou l’expérience de pratique.

Ces résultats suggèrent que la durabilité (c’est-à-dire l’ampleur de la diminution de performance observée après un effort prolongé) pourrait constituer une caractéristique indépendante des paramètres physiologiques classiquement utilisés pour prédire la performance en endurance.
Hunter & Muniz-Pumares, 2025
En 2025, Hunter et Muniz-Pumares ont réalisée une étude auprès de dix-huit coureurs amateurs engagés sur le marathon de Londres 2024. Ces derniers présentaient un temps moyen de 3 h 17. Le protocole reposait sur deux visites en laboratoire. Lors de la première, les chercheurs ont mesuré plusieurs paramètres physiologiques dans un état “frais”, à savir la VO₂peak (consommation maximale d’oxygène mesurée lors du test), la fraction d’utilisation de la VO₂peak au seuil lactique, l’économie de course et la vitesse associée au seuil lactique. Lors de la seconde, les participants ont d’abord réalisé 90 minutes de course à la vitesse correspondant à leur seuil lactique, avant de répéter immédiatement le test incrémental afin d’évaluer à nouveau ces paramètres dans un état de fatigue.
Les résultats montrent que plusieurs marqueurs physiologiques se dégradent après cet effort prolongé. La VO₂peak diminuait en moyenne d’environ 6 %. De manière similaire, la vitesse associée au seuil lactique diminuait d’environ 5,5 %. En revanche, l’économie de course et la fraction d’utilisation de la VO₂peak au seuil lactique restaient relativement stables.

Les auteurs montrent également que l’ampleur de la diminution de la vitesse au seuil lactique est significativement associée à la performance au marathon. Autrement dit, les coureurs dont le seuil lactique se dégrade le moins après l’effort prolongé sont également ceux qui réalisent les meilleures performances lors du marathon.
Zanini et al., 2025
En 2025, Zanini et al. ont réalisé une étude auprès de quatorze coureurs de marathon bien entraînés présentant un temps moyen sur marathon de 2 h 47. Les participants ont réalisé trois sessions en laboratoire. Lors de la première, les chercheurs ont mesuré le VO₂peak, l’économie de course, la fraction d’utilisation du VO₂max au seuil lactique et la vitesse associée au seuil lactique. Lors des deux autres sessions, les coureurs ont effectué une course prolongée sur tapis roulant de 90 minutes ou 120 minutes, à une intensité correspondant approximativement à celle d’un marathon. À l’issue de ces efforts prolongés, les mêmes tests physiologiques étaient répétés afin d’évaluer les modifications induites par la fatigue.
Les résultats montrent que le VO₂peak diminuait d’environ 3,1 % après 90 minutes et de 7,1 % après 120 minutes de course. Parallèlement, l’économie de course se détériorait de 4,2 % après 90 minutes et de 5,8 % après 120 minutes. La vitesse associée au seuil lactique diminuait de 3,0 % après 90 minutes et de 6,6 % après 120 minutes. La fraction d’utilisation du VO₂max au seuil lactique augmentait légèrement, de +2,2 % après 90 minutes et +4,9 % après 120 minutes. Cette augmentation ne reflète probablement que la diminution du VO₂peak observée avec la fatigue.

Ces résultats montrent que plusieurs déterminants physiologiques classiquement considérés comme stables se détériorent de manière significative au cours d’un effort prolongé.
Lloria-Varella et al., 2025
En 2025, Lloria-Varella et al. ont mené une étude auprès de 21 traileurs et 4 traileuses, pratiquant depuis environ 8 ans. Le protocole comprenait trois visites. Lors de la première, les chercheurs ont mesuré les caractéristiques physiologiques des participants à l’aide d’un test incrémental permettant de déterminer le seuil lactique, le lactate turn point (c.-à-d. l’intensité d’exercice à partir de laquelle la concentration de lactate augmente rapidement) et le VO₂max. À la seconde visite, les coureurs réalisaient un contre-la-montre sur un parcours de trail de 3,8 km comportant 158 m de dénivelé positif et négatif. Lors de la troisième session, les participants effectuaient un test de coût énergétique de locomotion en montée sur tapis roulant, puis réalisaient une sortie de trail de 90 minutes à intensité submaximale. À l’issue de cet effort prolongé, le test de coût énergétique et le contre-la-montre étaient répétés.

Les résultats montrent que le temps nécessaire pour compléter le contre-la-montre augmentait significativement de 7,7 % en moyenne. Cette dégradation était principalement liée à une augmentation significative du temps dans les montées, alors que les performances en descente restaient inchangées. Le coût énergétique du déplacement et les concentrations sanguines de lactate ne montraient pas de modification significative. Malgré cette stabilité du coût métabolique, plusieurs marqueurs physiologiques indiquaient une augmentation de la contrainte interne. La fréquence cardiaque augmentait d’environ 6,5 %, tandis que le pulse d’oxygène (c.-à-d. la quantité d’oxygène consommée à chaque battement cardiaque) diminuait de 7,8 % et le volume courant (c.-à-d. le volume d’air inspiré à chaque respiration) diminuait de 13,9 %, alors que la fréquence respiratoire augmentait de près de 20 %, suggérant une modification du schéma ventilatoire sous l’effet de la fatigue.
Un marqueur terrain de la durabilité : la dérive cardiaque
Si, en laboratoire, la durabilité, c’est-à-dire la détérioration progressive des caractéristiques physiologiques au cours d’un effort prolongé, peut être évaluée en comparant certaines variables physiologiques avant et après un exercice prolongé, sur le terrain, des indicateurs plus simples seraient utiles.
Hunter et al. (2025) avancent qu’un phénomène intéressant est le cardiac decoupling. Il s’agit de la dissociation progressive entre la charge externe (vitesse ou puissance) et la charge interne (fréquence cardiaque). Lors d’un exercice prolongé réalisé à allure relativement constante, la fréquence cardiaque tend à augmenter progressivement alors que la vitesse ou la puissance restent stables. Autrement dit, le coût physiologique nécessaire pour produire le même travail mécanique augmente avec le temps.
Cette dérive peut être quantifiée en comparant le ratio entre charge interne et charge externe au début et à la fin d’un effort prolongé. Une augmentation de ce ratio traduit une augmentation du coût physiologique de l’exercice, et donc une perte de durabilité. Par exemple, un coureur peut maintenir une vitesse de 12 km·h⁻¹ avec une fréquence cardiaque moyenne de 150 bpm en début d’effort (ratio FC/vitesse = 12,5). Deux heures plus tard, si la fréquence cardiaque atteint 160 bpm pour la même vitesse, le ratio passe à 13,3. Cette augmentation du ratio traduit une hausse du coût cardiovasculaire nécessaire pour maintenir la même allure.
La dérive cardiaque est aujourd’hui proposée comme un indicateur opérationnel de la durabilité physiologique, notamment grâce aux données issues des capteurs portables utilisés à l’entraînement ou en compétition.
Comment améliorer sa durabilité en trail ?
Puisque la durabilité constitue un déterminant de la performance en endurance, la question de comment l’améliorer se pose naturellement. La revue de Jones et Kirby (2025) propose plusieurs pistes de réflexion, même si cette littérature reste encore relativement jeune et émergente.
Le volume
Le premier facteur pouvant améliorer la durabilité serait le volume d’entraînement accumulé sur le long terme. Les observations réalisées chez les athlètes d’endurance suggèrent que les sportifs les plus expérimentés présentent généralement une meilleure durabilité que les athlètes moins entraînés. Cette différence pourrait s’expliquer par les adaptations musculaires et métaboliques induites par des années d’entraînement, comme une plus grande densité mitochondriale, une meilleure capacité oxydative ou une proportion plus élevée de fibres musculaires de type I, toutes associées à une meilleure résistance à la fatigue.
Les sorties longues
Un second levier important serait la pratique régulière d’efforts prolongés, notamment les sorties longues. Les athlètes habitués à courir longtemps semblent mieux capables de maintenir leur économie de course au fil de l’effort. Ces adaptations pourraient être liées à une meilleure gestion des substrats énergétiques, notamment une utilisation plus efficace des lipides permettant d’épargner les réserves limitées de glycogène musculaire.
Allures et conditions spécifiques
La revue souligne également l’intérêt potentiel du travail à allure spécifique ou en condition de fatigue. Certaines séances combinant efforts prolongés et intensité progressive, ou incluant des segments à allure de compétition au sein d’une sortie longue, pourraient stimuler les adaptations physiologiques et neuromusculaires nécessaires pour maintenir une intensité élevée malgré la fatigue accumulée.
L’intensité de l’entraînement
Une étude publiée en 2023 apporte également des éléments intéressants concernant le rôle de l’intensité de l’entraînement. Dans celle-ci, Matomäki et al. ont comparé les effets de dix semaines d’entraînement d’endurance à basse intensité et à haute intensité sur la durabilité.
Trente-cinq participants ont été répartis en deux groupes. Le premier réalisait environ 6 à 7 heures d’entraînement hebdomadaire à basse intensité, tandis que le second réalisait 2 à 3 séances hebdomadaires d’intervalles à haute intensité, pour un volume total beaucoup plus faible. Avant et après l’intervention, les participants réalisaient un test de cyclisme de trois heures à intensité modérée. La durabilité était évaluée en analysant l’évolution de plusieurs variables physiologiques au cours de l’effort prolongé, notamment la dérive de la fréquence cardiaque, de la ventilation, du coût énergétique ou encore de la perception de l’effort.
Les résultats montrent que la durabilité s’est améliorée dans les deux groupes, malgré des approches d’entraînement très différentes. En moyenne, l’ampleur des dérives physiologiques observées pendant l’effort prolongé diminuait d’environ 1,2 % dans le groupe “basse intensité” et de 2,4 % dans le groupe haute intensité, tandis que l’apparition de ces dérives était retardée d’environ 25 à 29 minutes après la période d’entraînement.
Ces résultats suggèrent que différents types d’entraînement d’endurance peuvent améliorer la durabilité, qu’il s’agisse d’un volume élevé à basse intensité ou d’un volume plus faible mais incluant des intensités élevées.
La musculation
Enfin, les auteurs évoquent le rôle du renforcement musculaire, notamment le travail de force maximale et de pliométrie. Plusieurs études suggèrent que ce type d’entraînement pourrait limiter la dégradation de l’économie de locomotion lors d’efforts prolongés, probablement grâce à une meilleure stabilité biomécanique et à une utilisation plus efficace du cycle étirement–raccourcissement des muscles et des tendons.
La musculation améliore la durabilité en trail
Une étude récente de Zanini et al. (2025) a justement examiné l’effet de la musculation sur la durabilité de l’économie de course chez des coureurs entraînés. Dans cet essai contrôlé randomisé, vingt-huit coureurs bien entraînés ont été répartis en deux groupes : un groupe poursuivant uniquement son entraînement de course à pied et un groupe ajoutant deux séances hebdomadaires de musculation combinant force maximale et pliométrie (c.-à-d. ce que l’on appelle la « méthode combinée », décrite dans l’excellente méta-analyse de Llanos-Lagos et al., 2024) pendant dix semaines.
Avant et après l’intervention, les participants réalisaient une course de 90 minutes à environ 80 % du VO₂max, soit une intensité élevée. L’économie de course était mesurée toutes les quinze minutes afin d’évaluer sa détérioration au fil de l’effort. Après ces 90 minutes, les coureurs effectuaient également un test où ils devaient maintenir le plus longtemps possible 95 % du VO₂max.
Les résultats montrent que la musculation améliore significativement la durabilité de l’économie de course. Après l’intervention, la dégradation de l’économie observée au cours de la course prolongée était significativement réduite dans le groupe musculation. À 90 minutes, l’économie de course s’améliorait même légèrement (−2,1 %), alors qu’elle se détériorait dans le groupe contrôle (+0,6 %). De plus, le temps maintenu lors du test à 95 % du VO₂max augmentait significativement de 35 % dans le groupe musculation.
Des résultats similaires en 2011
Des résultats similaires avaient déjà été observés chez des cyclistes par Rønnestad et al. (2011). Ces derniers avaient montré que l’ajout de musculation lourde à l’entraînement d’endurance permettait d’améliorer la puissance produite lors d’un effort maximal réalisé après près de trois heures de cyclisme, tout en réduisant les réponses physiologiques (fréquence cardiaque, lactate, perception de l’effort) au cours de l’exercice prolongé. Tous ces résultats suggèrent que la musculation peut améliorer la durabilité lors des efforts prolongés.
Conclusion – Durabilité en trail, la quatrième dimension de la performance
Pendant plusieurs décennies, la performance en endurance a été principalement expliquée par trois paramètres :
- Le VO₂max.
- Les seuils métaboliques.
- Le coût du déplacement.
Les travaux récents suggèrent cependant qu’un quatrième facteur mérite désormais une attention particulière, la durabilité, c’est-à-dire la capacité à maintenir ces caractéristiques physiologiques lorsque l’effort se prolonge. Les études discutées montrent que les variables physiologiques classiquement utilisées pour prédire la performance ne sont pas statiques. Elles se modifient progressivement sous l’effet de la fatigue, et cette dégradation varie fortement d’un individu à l’autre. Deux athlètes présentant un profil physiologique similaire à l’état frais peuvent ainsi diverger fortement après plusieurs heures d’effort.
Dans cette perspective, certains auteurs suggèrent que la capacité à maintenir l’intégrité des fonctions physiologiques au cours d’un effort prolongé pourrait constituer un déterminant indépendant de la performance en endurance, aux côtés du VO₂max, des seuils métaboliques et de l’économie de locomotion. Aujourd’hui, comprendre et entraîner la durabilité pourrait donc constituer l’une des prochaines étapes dans l’optimisation de la performance en endurance.Cela est particulièrement pertinent en trail, où la durée de l’effort et la fatigue accumulée jouent un rôle central, en particulier sur les formats longs et les ultras.
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Références bibliographiques
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